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LE SAVIEZ VOUS ? LES JUIFS de SAN NICANDRO Par ESTHER BENICHOU

C’est l’histoire surprenante d’une petite communauté italienne agricole, qui se convertit au judaïsme, dans les années 30, Le village s’appelle San Nicandro et il se situe au sud-est de l’Italie, dans la région déshéritée des Pouilles (comme le nom l’indique), Aujourd’hui ce village compte 16 000 hab. environ mais dans les années 30, il était beaucoup moins peuplé,
Le plus extraordinaire c’est que ces hommes se sont convertis sans avoir jamais rencontré de Juifs de leur vie !
Mieux encore, quand ils se familiarisent peu à peu avec leur nouvelle religion, ils sont persuadés que le peuple hébreu n’existe plus et qu’il a disparu depuis l’Antiquité, et donc qu’ils sont les seuls Juifs existant au monde !

A l’origine de cette conversion, un homme, un paysan, fils d’un marchand de vin, autodidacte, Donato MANDUZIO. Né en 1885, il grandit sans jamais aller à l’école, dans un village où tout le monde est pauvre, illettré et catholique pratiquant.
L’église catholique italienne, considérant l’enseignement dangereux pour les paysans veillait à ce que les laïcs ne lisent pas l’Ancien Testament, si bien que personne n’en connaissait le contenu.
Forte tête, esprit rebelle, Donato MANDUZIO contestait les autorités religieuses et plus particulièrement le curé de son village avec lequel il ne s’entendait pas bien du tout.
En 1914, voilà que la 1ère Guerre Mondiale éclate et Donato MANDUZIO est confronté pour la première fois de sa vie au vaste monde. Malheureusement pour lui, il est blessé et il contracte une maladie qui le laisse paralysé des deux jambes. Son infirmité va le conduire à apprendre à lire et à écrire pendant son séjour à l’hôpital. Il lit beaucoup de livres religieux.
A cette époque, les prêcheurs évangélistes se multiplient dans les campagnes de l’Italie méridionale, superstitieuses et ignorantes sous le régime fasciste de Mussolini.
Ainsi les Ecritures deviennent accessibles grâce à la distribution d’éditions en Italien par ces mêmes protestants évangéliques.
C’est alors que Donato MANDUZIO reçoit à l’hôpital un livre de l’Ancien Testament. C’est le choc ! Il est fasciné par sa lecture. Son Dieu sera le Dieu d’Israël ; d’autant qu’à la même époque, il a des visions qui lui parlent d’une lumière.
Stupéfait par ce qu’il lit, il se convainc que « Jésus avait été un prophète mais pas le Messie ». La déchéance du monde fait de pauvreté et de souffrance était la preuve que le Messie (le vrai) n’était pas encore arrivé.
Dans les 10 Commandements, il découvre que Dieu avait établi le Chabbat le samedi. Il décide alors que le salut « consiste à suivre la loi du Dieu d’Israël telle qu’elle avait été révélée à Moïse sur le Mont Sinaï » et donc de pratiquer le Chabbat
Tout au long des années 20, il tient un journal où il note les rêves et les révélations mystiques qui l’ont guidé dans son rôle de prophète et ce jusqu’à la fin de sa vie.
Le plus remarquable c’est qu’il pense que les Juifs ayant tous péri lors du Déluge, il n’en reste plus dans ce bas monde, et que lui Donato MANDUZIO est appelé par le Tout-Puissant à ranimer une foi disparue depuis longtemps de la surface de la terre.
Il entreprend de se déclarer Juif aux autorités fascistes, malgré le danger (l’Italie fasciste étant devenue antisémite), et de convertir un petit nombre de gens, ses voisins (19 adultes et 30 enfants au départ) au judaïsme de son cru.
Il leur ordonne de ne plus manger de porc, de ne pas travailler le samedi, de prendre des noms bibliques. Lui Donato sera Levi et les enfants de ses ouailles se nommeront Sarah, Myriam, Esther, Joseph etc…
Sa demeure devient « sa synagogue ». Elle existe encore aujourd’hui où quelques fidèles pratiquent le rite hébraïque avec lecture des psaumes.
Donato fait des disciples dans 23 familles de San Nicandro, qu’on appelle les Sabbatistes (Sabbatini en italien).
A la faveur du passage dans le village d’un colporteur, Donato Levi MANDUZIO et ses disciples découvrent avec stupeur que les Juifs n’ont pas disparu de l’Histoire, qu’il y en a de par le monde et même … en Italie, à Rome précisément.
Donato se procure l’adresse du Grand Rabbin de Rome Angelo SACERDOTI et en 1931 il envoie plusieurs courriers au Grand Rabbin pour lui demander de le convertir ainsi que ses disciples. Le Grand Rabbin croit à une farce et tarde à lui répondre. Cependant devant les demandes réitérées de Donato il finit par dépêcher en 1936 un émissaire à San Nicandro qui distribue des taliths et des enseignements basiques.
Donato est très déçu, d’autant qu’il est en butte à l’hostilité des autorités locales, religieuses et politiques ainsi qu’à celles des habitants du village non convertis.
Mais cela n’altère en rien sa conviction de nouveau Juif et il continue de pratiquer son judaïsme fervent avec ses adeptes, un judaïsme très imprégné de catholicisme (récitation de Notre Père en latin, le samedi).

Les années passent. En 1943 les troupes alliées débarquent en Italie et avec elles, la 178ème compagnie britannique qui comprend des volontaires juifs de Palestine arborant sur leurs jeeps le bouclier de David (Magen David). Aussitôt, les Juifs de San Nicandro se fabriquent un drapeau avec l’Etoile de David qu’ils agitent devant le passage des jeeps. On imagine la surprise de ces Juifs de Palestine, de rencontrer des paysans juifs italiens.
C’est à ce moment sans doute que naît l’idée d’émigrer en Palestine (Israël n’existe pas encore). Ils vont être aidés et soutenus par les sionistes italiens, bien intégrés et influents, qui s’intéressent à ces nouveaux convertis. D’autant qu’avant, pendant et après la guerre, ils intervenaient en faveur des réfugiés juifs soit pour les cacher soit pour les faire émigrer en Palestine clandestinement. L’un de ces défenseurs des Sannicandresi, Raffaele CANTONI, va devenir le guide de leur alya.

En 1946, une circoncision collective permet à plusieurs d’entre eux d’être officiellement juifs. En 1949 (nov), ils font leur alya. Pas tous. La séparation est déchirante surtout pour les membres d’une même famille qui se séparent pour rester fidèles chacun à sa croyance.
Entre temps Donato Levi MANDUZIO décède en 1948. La même année, 3 jeunes de San Nicandro partent en Terre Promise et s’engagent dans les forces israéliennes du pays nouvellement créé. Le prophète des Juifs de San Nicandro, est parti l’année de la création de l’Etat d’Israël, 18 ans après avoir reçu la fameuse bible, point de départ de cet extraordinaire événement.

Les sources divergent quant à savoir si Donato MANDUZIO est allé ou non en Israël. Certains disent qu’il est décédé en 1948 quelques mois après son arrivée en Galilée. D’autres, qu’il n’a pas quitté son village, trop vieux et malade pour faire le voyage.

Ce qui est certain, c’est qu’à cette époque la communauté de San Nicandro s’est divisée en 2.
D’un côté, les convertis fervents qui sont partis en Israël faire leur alya en 1949-50.
De l’autre, ceux qui sont restés au village, refusant les injonctions sévères de Donato telles que renoncer à leurs noms de baptême, briser les statues, brûler les effigies.

– En Israël (cf. Source de 2007 sur les réseaux sociaux : Ariella)
16 familles de San Nicandro résident dès 1953 dans une collectivité agricole, le moshav ALMA en Haute Galilée près de Safed, au Nord d’Israël (parce que ce moshav avait été créé par des immigrants de Libye parlant italien donc). Moshav qu’ils abandonneront plus tard pour vivre dans des moshavim voisins.
Ils s intégrent tant bien que mal à la société israélienne. Leurs descendants nés en Israël sont retournés en Italie, pour faire la connaissance du reste de la famille, comme Batsheva MANES TRITTO, Emma CERRONE dont le père fut un des premiers convertis du village, Esther et Eliezer TRITTO devenus très pratiquants à Haïfa, qui avaient partagé la ferveur de Donato MANDUZIO.

– A San Nicandro, on note que les hommes sont restés catholiques mais les femmes
ont continué à pratiquer le judaïsme de Donato, notamment Maria LEONE dont toute la famille réside en Israël mais qui demeure la gardienne de la synagogue de MANDUZIO.
« Un Rav qui a visité en 2007 San Nicandro, raconte que le soir de Chabbat environ 30 personnes prient dans la synagogue et 40 le matin. 37 sont des femmes. C’est une femme qui dirige la prière du matin pendant 4 heures moitié en hébreu moitié en italien. 7 femmes sont montées à la Torah et ont même fait une dracha. Ces femmes-là essaient de manger cacher, font le seder de Pessah, ne mélangent pas viande et laitage, font des ‘Halot pour Chabbat et allument des bougies.
Elles sont mariées avec des catholiques et leurs enfants n’ont pas de brith. Les garçons vont d’après la religion de leur père et les filles de la mère» (cf. Ariella)

Lucia GIORDANO, vieille dame aujourd’hui est la matriarche de la communauté de femmes, nièce et disciple du prophète.
Tous sont les héros d’un film de Pierre-Henry SALFATI et d’Alexandra PISAR-PINTO diffusé par ARTE en 2002 et dont on peut voir des extraits sur Internet. Ce film fait revivre à travers les témoignages l’épopée de celui qu’on a surnommé le « Moïse des Pouilles ».

 

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